Je préfère le dissensus dur au caramel mou

Je préfère le dissensus dur au caramel mou
Medusa – Il Caravaggio

Parfois on aimerait, face à la violence du monde, qu’un garçon vous prenne dans ses bras et murmure : « Ça ira, je suis là, on connaîtra des jours meilleurs… »

dimanche 17 décembre 2017

Philip Glass - Gidon Kremer

Philipp Glass et Gidon Kremer dans  Violin concerto.

Le temps est couvert, le froid est modéré. Il y a peu de raison de mettre son nez dehors. Voir Marvin peut-être cet après-midi ?

Passez un agréable dimanche !



vendredi 15 décembre 2017

Θα καθομαστε απεναντι - Asseyons-nous face à face

Asseyons-nous face à face, de Dimítrios Koutsoúbas.

Quid du désir de l'autre, du temps que l'on prend à être face à lui, ou à elle ? Contre l'aspect éphémère des choses, contre la réalité du désir impossible, la fuite n'est-elle pas la solution, laissant alors au souvenir furtif la seule place qu'il reste au contact d'un moment ?




dancers: Anastasis Karachanidis, Daphi Koliva, Aris Papadopoulos, Stathis Papanagiotou narration: Anastasis Karachanidis, Dimitris Koutsoubas, Ifigenia Makri, Dimitris Tsaltas conception, text, choreography: Dimitris Koutsoubas direction, editing, sound design: Araceli Lemos cinematography: Sofia Adamopoulou, Giorgos Chantzis gaffer: Christos Karteris costumes and set: Elli Vogli furniture: Maria Sarri (Re4niture Labshop) excerpt: "There will be a day" by Manolis Anagnostakis, music: "Time passes" by Erasmia Tsipra,"We were one once" by Coti K., "Sur place 3 Saint-Martin-d'Heres" by Pali Mersault we wish to thank Maria Sarri, Christo Mourouki, Argyri Theo, Maria Nikolakopoulou, Gergia Desylla, Kornilio Selampsi © Δημήτρης Κουτσούμπας, Αρασέλη Λαιμού 2014

dimanche 10 décembre 2017

Testamentum aeternum

Pour compléter le billet sur Les pierres sauvages, voici une reconstitution en chant vieux romain, tel qu'il pouvait être interprété du temps de Bernard de Clairvaux, ou de l'Abbé Paulin au Thoronet.

Passez un agréable dimanche, au chaud autant que possible !


Sauvages (2/2)

Jour après jour, Guillaume donne les moments de cette aventure impossible, de l’autorité imbécile qu’il faut exercer sur les hommes, dont ils sont en demande : injonction paradoxale de liberté, que l’on délègue en fin de compte à celui qui sait exercer cette autorité, car la punition est l’une des formes de l’acceptation de sa propre condition, l’acceptation de la règle ; on sait gré, finalement, à ce maître dont les décisions tendent vers la seule visée acceptable, celle de l’œuvre dont on sait qu’elle sera réalisée un jour, peut-être longtemps après que l’on ne sera plus là, ni dans le présent, ni même dans les mémoires des frères qui se seront succédé dans ce projet dont on ne voit l’horizon. Ne manque que la tendresse, que le contact de peau à peau, de chair à chair. Cette absence fait également partie de la privation, à rajouter à celle du sommeil, de la boisson, de la nourriture, de la parole rassurante. Il n’est, en fin de compte, que cette lumière qu’il ne faut percevoir vraiment que depuis le tréfonds de l’abbatiale, au moment où l’esprit paraissait sombrer ; alors, au point du jour, l’idée du Pantocrator s’impose seule, à recevoir les êtres abandonnés dans un monde sans réelle compassion.



À Thomas, un tas de fumier seul suffit à permettre l’expression de la joie en récitant le Credo, renvoyant Guillaume à sa propre incapacité de concevoir la simplicité d’un esprit pur, non encore pollué par les contingences du monde, ce monde qui tient les enfants en détestation au point qu’il n’a de cesse d’en faire des adultes désespérés. « Je contournai le bosquet pour admirer son visage, je le vis en plein soleil, levé cette fois,  les yeux immenses ! Le regard d’une beauté si surprenante que j’eus peur et me sentis de trop ; il n’y avait pas de place pour moi dans ce duo surnaturel. »
« Peut-on aimer l’eau de son propre puits ? », demande Guillaume, faisant référence à un texte de Bernard de Clairvaux, sur lequel apparaît une divergence. Là où Bernard ne laisse pas s’installer le doute, celui de Guillaume est justement la matière-même de sa conscience réflexive ; des bâtiments qu’il a construits depuis les trente ans où il a mis le pied à Clairvaux pour ne pas y rester, Guillaume ne s’est pas pétri de la foi claire et enfantine de Thomas, mais du questionnement qui sait qu’il n’y a pas de réponse, au moins immédiate.  Fort de cet axiome, il ne lui reste qu’à accomplir le travail de patience au service de l’œuvre jusqu’à son terme. Patience, persévérance, humilité : les fondements de la règle, qui font que toute velléité d’une volonté d’exister en dehors des cadres établis par la communauté entraîne désordre, chaos, ébranlement de l’ordre.
Ne pas aller trop vite. Et cependant, la Règle n’intègre-t-elle pas elle-même les injonctions qui sapent ses propres fondations ? En instituant ses exigences dont elle sait qu’elles ne sont applicables que par des hommes, ne sait-elle pas qu’elle induit les paradoxes qui conduisent au malheur, et à terme à sa disparition ? Benoît de Nurcie, Benoît d’Aniane, Bernard de Clairvaux peuvent réformer en s’attachant à ce qu’ils savent être les apparences des choses ; ils savent aussi que l’horizon sur lequel ils fixent désespérément les yeux n’est pas visible à ceux qui les écarquillent sans seulement distinguer les voiles des cordages qui les retiennent.
L’abbaye est un navire, non parce que sa voûte est construite sur une charpente de navire inversée : on voit sur la Chapelle de Ronchamp dont Le Corbusier a voulu rétablir, selon son propre sens de l’ordre, la forme de la toiture. Il n’a pas compris, là non plus, l’allégorie portée par la structure d’une charpente ; l’art roman la fait disparaître, en en conservant ce qu’elle a permis de poser, qui restera pour l’éternité de l’art roman. La charpente de marine est de même nature que ce qui entraîne les hommes vers l’horizon indépassable, dans l’univers clos où ils se retrouvent ensemble dans la hiérarchie des places, hiérarchie mouvante, mais indispensable sans laquelle la charpente s’effondre. Toute la charpente tient par les emboîtures des assemblages : queues d’arondes, mi-bois, épaulements, enfourchements, solidarisés par les chevilles, les tenons sur mortaises par lesquels l’assemblage ne fait plus qu’un corps, un corps de bois, sur lequel le corps de pierre peut se poser en hommage au corps sacré des hommes et de l’Homme. Le navire à charpente inversée peut alors aller à sens inverse du temps puisque le temps retrouve son orientalité : il n’est pas besoin de futur puisque le passé est dans le temps présent dont seule la lumière du matin détermine la logique. Le navire va dans cette mer du temps sans horloge, sans balancier autre que celui de la respiration du jour, de l’eau qui vient à point rafraîchir les esprits échauffés. Les miroirs ont disparu pour le regard simple vers le monde des choses dont l’orgueil n’a pas éclos, où il n’éclora jamais.


Le lavabo, accolé à la galerie occidentale du cloître

Dans le chantier, Guillaume affronte l’impatience, la sienne, celle des frères dont le savoir pratique est assujetti à la nécessité de résultat : le maître de l’ouvrage est exigeant à vouloir soumettre aux yeux de tous la gloire du dieu auquel il a accordé sa foi. Il faut des délais, il faut remettre à l’ordre du temps l’avancement du chantier que cependant le changement des saisons n’affecte qu’à peine.
Les frères sont de cette chair dont la propension à souffrir fait la fragilité de la communauté, mais sans laquelle la vie ne serait que fadeur, troupeau de brebis trop dociles. Ils sont hommes, aux prises avec la vie, jusqu’au moment fatidique. Thomas, Philippe, s’y confrontent, laissant Guillaume en désarroi, dans les affres du délire provoqué par un corps de chair affaibli, soumis à sa lente déréliction par la maladie qui ronge sa jambe. Thomas, Philippe ont succombé dans la chaleur des jours, dans l’affliction de devoir payer un aussi grand tribut à la négligence pour le bien de la Règle. Car il faut avancer le projet, faire en sorte que les élévations à peine esquissées, produites de manière intuitive par Guillaume, deviennent les murs solides sur lesquels pourra se lire quelle fut la nourriture de son esprit, devenu celui du lieu. Hommes, animaux en payent le prix.
Payer d’abord dans sa chair : c’est la manière d’être des hommes. Répandre le sang, les larmes. On ne dira rien du sperme, toujours euphémisé entre les deux. La chair retranchée pour que soit vivifié l’esprit. Il faut en effet que l’esprit des plus accomplis à affronter l’épreuve soit vivifié pour que ceux qui ne le peuvent pas puissent malgré tout en recevoir le bénéfice.
Octobre arrive. La pierre que rejetaient les bâtisseurs a été placée à la tête de l’angle. La première pierre est posée. Elle est peut-être la plus fragile en apparence, la moins apte à supporter le poids des autres strates qui viennent se superposer de manière régulière, simplement séparée par une mince couche de mortier de chaux. Sa surface d’attente reçoit la surface de pose, pour former cet ensemble solide dont il ne faut percevoir les ruptures de la taille. Le parement ne fait qu’une façade qui est ce chemin du sol à la voûte où est attiré le regard.
Guillaume doit passer la main. « Être chef t’a tourné la tête », fait-il remarquer à Benoît. « Sache qu’un chef ne l’est pas pour le titre qu’il porte, mais pour la fonction qu’il exerce : nul ne s’y trompe ».  Mais Bernard et Benoît savent à eux deux comment dépasser les interrogations et les difficultés que Guillaume n’a pu résoudre que dans la souffrance et dans l’amertume de la solitude. « Je ne m’inquiète pas : ces deux jeunes hommes ne sont heureux qu’ensemble. Je crois qu’ils ne pourront jamais se quitter. Ce soir je les ai entendus se coucher, ensuite parler et rire. Mais je n’ai pas frappé contre le mur comme d’habitude ».
La salle du chapitre

Deux piliers seuls ne peuvent suffire à soutenir l'élévation du transept où reposera la coupole. Pour stabiliser un ensemble, trois piliers peuvent faire illusion, mais cet artifice est sans satisfaction pour l'esprit, sans durée pour une éternité que le maître de l’œuvre met en place dans le souci de rendre justice à la gloire de celui qui fait la lumière de chaque matin. A la croisée du transept doivent se tenir ceux dont l'attitude aura été la plus ferme, la plus digne d'une parfaite foi, d'une confiance aveugle en l'accession à la seule vraie lumière.
Les pierres sont ainsi cette matière par laquelle parle l'esprit, celles qu'il faut incarner pour en devenir chaque élément, chaque parcelle de calcaire imparfait, les pierres sauvages qu'un volcan aurait pu vomir si la terre, ici, avait eu ce sentiment de la brièveté des choses, et la capacité de faire surgir de ses propres entrailles cette matière ; elle est ici trop chargée de la mémoire du temps ou de celle de l'éternité, et ce n'est pas une lave à peine refroidie, un basalte encore chargé des batailles sourdes d'abord, tressaillantes ensuite, rougie, blanchie de rage puis sombre de colère dont la noirceur finit par lui rester au fil du temps, usée, polie par les frottements des bêtes ou de la pluie, à peine marquée d'une épaufrure sur l'arête de ses prismes. Non, c'est une pierre à la froide patience, qui s'est chargée de la lumière des jours, du refroidissement des nuits, de la lente accumulation de la sagesse des atomes qui la composent, qui savent la durée que l'éternité va lui consacrer. Cette pierre est sauvage, née de la forêt et du désert où se sont rencontrés hommes et loups, qui s'est abreuvée de leur sang pour en acquérir les vertus de force, de courage, d'abnégation. Elle ne peut accepter alors que les mêmes vertus des compagnons qu'elle a agréés dans la splendeur du soleil, dans le repli de la nuit.
Elle a agréé Thomas, Philippe. Simon, en soutenant le mur qui retenait les aménagements du ruisseau pendant la tempête, est devenu le troisième pilier ; il vient ainsi se placer dans la croisée. Quatre est le chiffre de la tetraktys qui achève enfin la croisée. Il a fallu trente ans de construction, trente ans d'efforts à dessiner, rechercher la pierre, projeter en esprit ce que doit être l’œuvre afin qu'elle s'accorde à l'idée de ce que peut être l'accomplissement. Au Thoronet, il ne sera pas donné à Guillaume de voir l'abbaye déployer ses murs, son cloître, les extensions du dortoir et du réfectoire ; pas plus que les autres éléments qui vont, un à un, s'élever sur le site, rendant hommage à la pierre, en ce qu'elle reste de service à rendre à la seule vraie lumière.

Dans ce qui demeure des épreuves à accomplir, il faut passer la saint Nicolas ; Nicolaos est le patron des enfants sacrifiés. Son large manteau est de taille à accueillir le quatrième enfant dont les pleurs dans la nuit ont fait tressaillir l'ombre de la lune. Mais la lune est impuissante à contenir les vagues en herse de l’orgueil. À la pointe ultime de la nuit, la tempête triomphe, dans ses flots débordants, dans les buissons d’épines où s’emmêlent les brins de la coule. Enfin, la nudité est atteinte, celle où la chair à vif n’a plus rien à dissimuler, ni les yeux qui n’y voient plus, ni le sexe abandonné, ni les oreilles qui n’entendent plus rien que le déchirement des éclairs, jusqu’à l’expression finale de la campana. Elle reconnaît le service accompli, elle déclare la paix à l’enfant victorieux.



* Merci à Roger pour le plan de l'abbaye du Thoronet

samedi 9 décembre 2017

Gay time

Je ne commenterai pas la déferlante sur les macchabées nationaux.

Ici un peu de grâce, en se félicitant que l’Australie ajoute sa voix à l’ouverture d’esprit. Malgré les raisons d’être circonspect sur la marche du monde, quelques sourires sont un véritable baume sur le cœur.


vendredi 8 décembre 2017

Sauvages (1/2)

Sauvages
Révérence à Fernand Pouillon

Le roman de Fernand Pouillon, Les pierres sauvages, est publié en 1968. Il a  subi alors les avanies de l’affaire du Comptoir national du logement. Il est arrêté, s’évade, s’exile en Suisse et en Italie, puis revient pour être jugé. Il est condamné à quatre ans de prison, puis libéré. Cette aventure, dans la France affairiste des années 1960, le renvoie à la vocation de son métier d’architecte : il écrit son métier dans ce roman. On l’imagine alors, à travers une écriture précise qu’il offre au journal du moine bâtisseur, Guillaume Balz, qu’il intègre facilement la personnalité du narrateur, à qui est confiée la mission d’établir une nouvelle abbaye en Provence. L’abbé Paulin lui a délégué ses pouvoirs. Il prend les fonctions de cellérier et de maître d’œuvre. Le lieu choisi est le Thoronet, dont l’abbaye, une fois bâtie est appellée l’une des trois « sœurs » avec celles de Silvacane et de Sénanque, toutes trois cisterciennes, et filles, pour Sénanque et le Thoronet, de l’abbaye de Mazan, en Vivarais, elle-même fille de Cîteaux.



Des trois abbayes, le Thoronet est peut-être la plus austère, la plus majestueuse. On se rappelle que l’ordre de Cîteaux, en Bourgogne, fut réformé par Bernard de Clairvaux, devenu saint pour les catholiques, en accentuant la rigueur d’une foi qui ne doit être distraite par aucune ornementation, en opposition aux dérives reprochées à l’ordre clunisien. Ne reste alors de l’architecture monastique que la structure liée à la conception sacrée du monde : à l’écart des villes, dans des lieux non aménagés et souvent plantés de roseaux, donnant leur nom à Cîteaux, à Silvacane, les abbayes nouvellement implantées sont les préfigurations de la Jérusalem céleste dont les moines, dans la solitude, le recueillement et le travail manuel peuvent expérimenter les attitudes morales qui les rapprochent de l’idée du dieu sous la protection duquel ils se sont placés.
Pour l’architecte qu’est Fernand Pouillon, se référer à une abbaye romane — qui elle-même s’oppose, dans sa relative modestie aux abbayes gothiques qui lui succèdent —, c’est se retrouver posé dans l’attitude originelle de ce que c’est qu’entreprendre une œuvre. L’architecte devient ainsi le maître de l’œuvre, cette dernière étant également, dans son héritage oriental, le lieu de rencontre des hommes et du divin. Non le div des Indiens, mais davantage le theos/θεός des Grecs, celui qui ne se laisse aborder qu’à la faveur d’une roche abrupte, Olympe, Météore, dont il faut apprivoiser la matière plutôt que la dompter. L’architecte est alors un démiurge, se plaçant non à l’égal du dieu créateur, mais dans une position de serviteur. Il a acquis la connaissance à même de pouvoir bâtir le dessein du créateur. Il faut alors distinguer le maître de l’œuvre et le maître de l’ouvrage. Les deux termes ont été conservés dans la terminologie administrative : l’un détermine celui qui commande l’ouvrage et l’autre celui qui le réalise. En l’occurrence, le maître de l’œuvre est celui qui s’attache à respecter le cahier des charges, la commande. Peut-être est-ce là la faute de Fernand Pouillon, de n’avoir pas strictement respecté cette distinction, qui l’a amené à réaliser ce qu’il avait lui-même voulu commander ; le pays où il exerça conserve encore de détestables traces.
Ses pensées l’amènent, au Thoronet, à en concevoir l’histoire, dans la complexité de faire surgir des ressources-mêmes de la nature les plus beaux matériaux. L’aventure de l’âge roman reste toujours d’une immense force imaginative : un écrivain britannique, Ken Follet, dans Les piliers de la terre, remarquablement documenté, en fait une aventure tout aussi romanesque que Les pierres sauvages, faisant intervenir tous les enjeux de pouvoir dans l’Angleterre du XIIe siècle. Le maître de l’œuvre doit alors avoir en tête toutes les contraintes qu’il doit affronter, depuis le choix du site jusqu’aux dernières touches qui finiront le bâtiment, sachant choisir les corps de métiers, sachant organiser l’ensemble des tâches afin de ne pas prendre de retard, sachant, déjà, gérer les budgets qui permettront de payer les compagnons et les travailleurs extérieurs aux membres de l’abbaye. Humilité et ambition doivent donc cohabiter, avec le souci de ne pas être empêché par l’humilité, de ne pas être débordé par l’ambition. Chacun a en tête l’allégorie de la Tour de Babel qui reste la référence indépassable. Brueghel l’Ancien en fait un thème grandiose et dérisoire. Les bâtisseurs romans savent, bien avant Le Corbusier, que l’œuvre doit être à la taille de la communauté qui sert d’étalon au bâtiment. Le tracé régulateur est celui de l’œuvre, comme il est également celui de la règle des hommes, qui détermine chaque élément de l’abbaye : l’abbatiale, d’abord, assimilable au corps virtuel du Christ, à partir de laquelle les autres éléments de l’abbaye s’articulent. Le dortoir des moines communique directement, au septentrion, avec le bras gauche du transept ; le dortoir avec le cloître, doté d’un lavabo hexagonal d’où sourd la seule source d’eau de l’abbaye, où l’on fait ses ablutions, été comme hiver, où on se désaltère ; le cloître avec le réfectoire, où sont pris les repas. On accède à la salle capitulaire par une galerie du cloître ; sur le côté se tient l’armarium et de l’autre le parloir, seul endroit où il est possible de discuter à voix haute ; à l’occident est le cellier, où l’on apporte la vendange, où elle est pressée et où l’on conserve, le jus une fois fermenté, le vin dans des foudres. Légèrement à l’écart, sur la partie orientale, se situe la grange dîmière, où conserver les récoltes de grain, de fèves ou de pois, le sel, le poisson séché. Au-delà du chevet le campo santo recueille les corps des moines disparus, fondus dans la terre qui les a accueillis sans autre forme de procès post mortem.



Aura-t-on fait le tour des bâtiments quand on aura vu celui des convers, dont le statut reste inscrit dans le rapport de classe des ordres du Moyen-âge ? Main d’œuvre corvéable, les convers ne participent que de plus loin à la vie monastique et spirituelle, essentiellement par le travail. Ils mangent et dorment séparément des moines, et restent à disposition de l’abbaye dont ils sont une autre forme de la propriété, humaine celle-là. Prolétariat volontaire ou contraint par la condition sociale, les convers sont la force de travail indispensable de l’organisation monastique. Leur situation géographique dans l’espace de l’abbaye sert également à souligner l’origine sociale des moines, issus de l’aristocratie, et destinés à la lecture des écritures saintes et à la prière. Quelle est la part du partage du travail avec les convers ? Aucun texte ne l’a véritablement attesté : si les cisterciens ont défini leur rôle de manière théorique, on peut penser que le travail manuel réel ne dépasse pas quelques heures : l’essentiel est consacré aux offices, à la prière et à l’étude lorsque c’est possible. L’exploitation des cultures agricoles revient alors aux convers qui n’ont pas les mêmes obligations régulières.
Mais il ne s’agit pas de relater le mode de vie des moines du Thoronet. Le chemin des épreuves de Fernand Pouillon est encore lisible dans le filigrane du récit de Guillaume Balz. Il s’agit d’un roman, et non d’une narration historienne. Fernand Pouillon entreprend alors d’inscrire sa sensibilité aux éléments de la nature, à un goût certain, peut-être paradoxal, entre le faste et l’austérité que permet le lieu : il faut considérer ainsi le monument exceptionnel que constitue l’abbaye du Thoronet, ses lignes qui sont celles de la pureté — on parle en effet d’épure pour définir ce qui est le trait essentiel d’un projet architectural—, ses volumes qui sont à la fois à la dimension humaine et à celle d’une projection du sacré, la lumière qui la fait resplendir, le choix des pierres dont la surface aplanie évoque une idée de l’infini dans une portion de matière ; enfin en un lieu où le silence est de mise, l’élévation d’un chant qui porte haut le sens de l’harmonie : elle s’impose dès les premières notes posées par la voix qui explore la parabole de la voûte de l’abbatiale, engendrant alors les harmoniques qui saisissent tout le corps et l’esprit. Lorsque le chant s’arrête, l’esprit est exténué, comme à la fin d’un acte d’amour, anéanti, rendu à la seule raison de la pauvre chair dont l’unique compassion possible est de n’attendre plus que son effacement dans l’impatience du jour qui demeure. Au loin s’est dissipée l’image du Pantocrator ; elle s’est dissoute dans la lumière portée par les feuilles des oliviers, des nuages qui passent rapidement sous la force du mistral. Elle n’est plus qu’une idée qu’il faut rappeler sans cesse afin qu’elle s’enracine dans les lieux-mêmes du bâtiment, et reprendre la succession des tâches, des parcours et des silences.

« Dimanche de l’oculi
La pluie a pénétré nos habits, le gel a durci le lourd tissu de nos coules, figé nos barbes, raidi nos membres. La boue a maculé nos mains, nos pieds et nos visages, le vent nous a recouverts de sable. Le mouvement de la marche ne balance plus les plis glacés sur nos corps décharnés. Emportés par le crépuscule blafard d’un hiver de mistral, précédés de nos ombres démesurées, nous apparaissons tels trois saints de pierre. Nous marchons depuis des semaines. Par la vallée du Rhône nous atteignons Avignon, puis Notre-Dame de Florielle près de Fréjus, sur les terres de mon cousin Raymond Bérenger, comte de Barcelone. En ce cinq mars 1161, trentième année de mon arrivée à Cîteaux, je suis chargé à nouveau de construire un monastère, j’en ai reçu l’ordre de notre abbé. »

Ainsi commence Les pierres sauvages, alors que se termine l’hiver.  Pâques s’approche. C’est en intendant rigoureux que pense et agit Guillaume de Balz, adaptant aux besoins les plus précis de l’œuvre les règles qui ordonnancent la vie quotidienne. Le premier souci est celui de la carrière : ouverte à l’est du chantier, on y extrait les pierres qui servent à édifier les bâtiments. La pierre du Thoronet n’est pas de celles, tendres, du nord de la Provence, calcaire coquillé ou molasse, ni même le calcaire dolomitique des Baux dont est originaire Guillaume ; la pierre du Thoronet est du Jurassique, trop dure pour être sciée : elle est éclatée au coin, simplement équarrie sur son lieu d’extraction, retouchée et redressée au moment de la pose sur le lit de mortier. Ainsi sont également les hommes, les frères, imparfaits et de même nature que la pierre, qui doivent trouver, chacun, leur place dans la construction du bâtiment : l’abbaye n’est peut-être pas autre chose que ce lieu de réordonnancement du monde qui prend en compte la part de chacun pour en faire la richesse de l’ensemble.



Jour après jour, s’égrènent les pages du journal de Guillaume. Avant d’arriver au Thoronet, les trois moines dont était Guillaume ont été arrêtés et battus par des détrousseurs, près des Alpilles. Mais ils sont parvenus à s’enfuir et ont finalement atteint le Thoronet. Les frères ont été blessés, et Guillaume a, à sa jambe, une plaie qui l’accompagne. La souffrance physique, comme la passion lente dont il est animé dans la mise en œuvre des tâches qui constituent la mosaïque de sa mission, sont magnifiées dans la réalité des bâtiments qui s’élèvent peu à peu, dans la difficulté, dans le doute. La pierre est la chair des moines bâtisseurs, dont elle possède également la dureté de la structure, la douceur de l’aspect extérieur lorsque la lumière vient caresser les parements de l’œuvre.

(A suivre)

mardi 5 décembre 2017

Si c'est un homme

Un petit court grec, en référence, évidemment, à Primo Levi.



Pour rappeler deux ou trois choses sur Primo Levi, voici une présentation par Roberto Saviano du "livre qui a changé sa vie".


dimanche 3 décembre 2017

Aimez-vous Brahms ? C'est la barbe !

Ce dimanche est tout de froid neigeux, à rester sous la couette devant une bûche qui se consume dans l'âtre... Les béliges pétounègent, disaient les anciens. Chauffons-nous, réchauffons nos ardeurs pour éviter l'engourdissement généralisé !

Et passez ainsi un agréable dimanche !


jeudi 30 novembre 2017

Tout est blanc

Bon ça y est : mon opérateur m'a rebooté sur son propre réseau et non plus sur celui de l' «opérateur historique ». Je n'insisterai pas sur ce jargon ridicule des technocrates, du moins pas aujourd'hui. Mais ce n'est pas encore la fibre optique, loin de là...

Cette petite pause marque également un tournant sur mon blog, un de plus. J'étais à peu près revenu à une publication quotidienne, en attendant peut-être l'arrêt définitif du blog. Pour l'instant ce n'est pas tout à fait à l'ordre du jour, bien que la logique des choses fasse qu'à tout commencement réponde une fin, même si ce n'est pas un achèvement. J'espère en tout cas  que cette décyclopédie commencée il y a un peu plus de trois ans aura exploré un certain nombre des sujets qui me constituent et dont je pense qu'ils peuvent également être sujets d'intérêt pour les lecteures* de Véhèmes. Quelques textes vont venir; toutefois les billets n'auront pas la régularité antérieure. Ce n'est pas l'actualité qui fait la règle des publications de Véhèmes, même si je ne peux pas être indifférent à la marche du monde. Je vais prendre toutefois une distance : je ne me retrouve plus, depuis longtemps, dans la blogosphère, qu'elle soit à connotation gaie ou non. Mais comme la blogosphère est également une petite partie de l'image du monde, c'est donc le monde qui reste assez peu appétissant. Bon, peu importe, après tout : chaque jour est à réinventer, du moins à sa propre dimension !

Un autre vieux, pour la reprise de ces billets, Etienne Daho. J'ai enfin trouvé son album Blitz, dans les bacs du commerce. Etienne vieillit bien, et c'est toujours aussi agréable de l'écouter : les textes sont d'excellente qualité, les mélodies également. Du pur Daho. Je vais essayer de vieillir aussi bien que lui !

* Tiens, pourquoi pas intégrer un masculin/féminin dans le même mot ? C'est en tout cas plus lisible que le système à ponctuations... (oui, lectrices existe aussi...)



vendredi 24 novembre 2017

Stand by/Suspens

Des problèmes de connexion à Internet dus à des modifications de réseau vont perturber la publication de billets pendant quelques jours. C'est l'occasion de mettre le blog en suspens. J'en profiterai pour terminer les textes en attente depuis quelque temps.

Les billets reviennent bientôt.

Ostia - Trova la tua nuova casa - 2017


jeudi 23 novembre 2017

Utopies

Un court. Une rencontre comme le parcours d'une impasse dans des architectures déjà révolues...


mardi 21 novembre 2017

Blitz, Eclair au café

Etienne Daho sort un nouvel album Blitz. Etienne Daho est un être lumineux environné de traînées d'obscurité, celles que le passé, que l'enfance ou que les choses indicibles ne permettent pas de montrer au grand jour. J'attends alors la sortie de cet éclair. 

Dans l'attente veuillez agréer ces deux clips déjà anciens : Double zéro à l'infini, de l'album Paris ailleurs, sorti en 1991 (c'était hier) et La ville, avec le très regretté Daniel Darc, un autre grand brûlé de la vie («Cherchez le garçon, trouver son nom...»).