Je préfère le dissensus dur au caramel mou

Je préfère le dissensus dur au caramel mou
Medusa – Il Caravaggio

Parfois on aimerait, face à la violence du monde, qu’un garçon vous prenne dans ses bras et murmure : « Ça ira, je suis là, on connaîtra des jours meilleurs… »

jeudi 30 juin 2016

Région Occitanie



Occitanie ! Que de rêves sont associés à ce nom quand, à peine sortis de l’adolescence, nous inventions de nouveaux pays à conquérir d’abord par la pensée, par l’amour que nous héritions des troubadours qui devenait, dès lors, le seul slogan par lequel se pouvaient fonder de nouvelles façons de concevoir l’avenir ! Loin des pouvoirs jacobins et de leurs méthodes centralistes héritées de l’Ancien régime, de leurs embrigadements militaires expérimentés en terres coloniales, il nous fallait décoloniser l’histoire. Nous devenions frères, hors de toutes frontières, de tous les peuples victimes des génocides, quels qu’ils soient, et notre peau se faisait plus sombre encore de vouloir vous ressembler, frères sénégalais, algériens, palestiniens, frères indiens. Nous nous rappelions que nos ancêtres, bien lointains, avaient subi le feu, le bûcher des hérétiques, et nous nous rapprochions de vous, frères juifs, vaudois, musulmans, frères persécutés pour ce que vous étiez parce que votre religion vous marquait comme groupe social à rejeter, même si nous ne partagions pas les mêmes croyances.

Stellio Lorenzi, Les cathares (La caméra explore le temps) - 1965

 À vrai dire les seules croyances qui nous animaient étaient celles de penser qu’un jour, quelles que soient nos différences, nous trouverions sur une terre réinventée les moyens de recréer une Cecilia occitane, un peu comme celle de Giovanni Rossi, mais plus solide, faite des garçons et des filles tout aussi solides d’un pays de lait et de miel, de paysans du Larzac, de terre de Carmaux, des enfants de Jaurès, des amours impossibles de Marcellin Albert et d’Ernest Ferroul, des enfants du Provençal Jean Moulin qui n’eut sans doute jamais le temps d’apprendre à aimer les garçons.

Nous voulions une démocratie d’aristocrates, dans laquelle le plus humble, dans son savoir de gens de peu, aurait été capable d’instruire les plus hardis, les plus dotés en moyens intellectuels, en apprentissage de modestie. Nous voulions les horizons les plus larges, les mers infinies où les bétonneurs auraient été obligés de raser leurs saloperies de béton pour rendre à la nature un peu de ce qu’elle avait déjà su donner en si grande quantité aux hommes. Des plages où Crin-Blanc aurait galopé sans jamais s’arrêter, où les enfants auraient pu déclarer aux animaux tout leur amour sans crainte de jamais en paraître ridicules. Des plages où nous aurions pu courir nus, filles et garçons, sans jamais s’interroger sur les orientations sexuelles respectives et faire l’amour entre filles, entre garçons, entre filles et garçons parce que ç’aurait été l’attitude la plus évidente à tenir là, dans cet horizon précis.

Dans ce monde réinventé, on ne se préoccupait pas de la couleur des gens, de leurs origines. Là, dans ce carrefour de la Méditerranée, depuis qu’il existe des hommes, les gens marchent, naviguent, plantent de la vigne, des oliviers, pêchent et inventent des façons de vivre libre. Il fallait être d’une bêtise crasse pour y apporter des armes, y faire violence, alors que la première des relations humaines s’appelle commerce.
Commerce de ce que je n’ai pas, et que j’échange avec le bienfaiteur qui me l’apporte. De ce que j’ai, je lui donnerai, avec le plaisir qu’il reviendra m’apporter encore de si belles choses. Il reviendra, me racontant alors les aventures de sa traversée des mers ou de la montagne. Nous boirons ensemble, et peut-être aussi ferons nous l’amour, encore, pour raffermir le plaisir que nous avons de nous retrouver. Sur ses pots, ses vases où je conserverai le vin ou les céréales seront inscrites les amours d’Achille et de Patrocle. Nous pleurerons ensemble la mort de Patrocle et la fin d’Achille, nous nous réjouirons de la victoire de Joan de l’Ors sur les forces infernales. Nous scellerons la force de nos amitiés toujours réinventées.

Jacques-Louis David, Patrocle - 1780
 Nous voulions construire, au présent et au futur, de nouvelles relations d’hommes et de femmes, fondées sur le paratge, comme l’avaient fait nos ancêtres troubadours et troubairitz : savoir dire l’amour, savoir faire l’amour et savoir dire son désir de l’autre sans se retenir face aux conventions de l’ancien monde. 
« Cours camarade, le vieux monde est derrière toi », écrivait-on en 1968, sans trop savoir finalement si l’intention du vieux monde était de rattraper chacun, ivre de trop de désir de liberté.

Al primièr plan, çò ditz l’enfant, i a la jaça de Palòc.
Al rèire plan… al rèire plan…
Al rèire plan, i a pas qu’el que corrís.
Lo monde vielh es pas fotut de l’agantar !

[Au premier plan, dit l’enfant, il y a la bergerie de Paloc  (sur le Larzac)
À l’arrière plan… à l’arrière plan…
À l’arrière plan, il n’y a que lui qui court.
Le vieux monde n’est pas foutu de l’attraper !]

Écrivait l’Ives, autrefois, quand nous rêvions encore entre vieux monde et la vie nouvelle que nous voulions réinventer.

Nous avons enterré Ives, ce jour terrible, insupportable, de janvier où le monde a basculé, parce que, depuis longtemps, de la démocratie d’aristocrates que nous voulions, les êtres malfaisants qui se sont insinués ont aboli les rêves. De la démocratie d’aristocrates ils ont fait une démocratie de pouilleux dans laquelle, tous les jours, nous nous demandons ce qu’il s’est passé pour que nous en soyons arrivés là.

Occitanie, Occitània de genta lenga, sans plus gis de monde per te nomar, per cridar ton nom emb amor, tu es devenue l’Occitanie par défaut d’une région sans rêve, d’une région d’un pays qui ne connaît que l’attitude du repli sur soi, d’un pays qui se réjouit que celui de Richard, fils d’Aliénor d’Aquitaine, adopte la même attitude… Laissons venir les neiges d’antan, bien moins froides que les esprits de ce siècle, engorgés de consumérisme sourd et aveugle.

Dans la combe du Rajal del Guorp nichent encore quelques alouettes qui montent au ciel en chantant leur joie du soleil, puis, d’un coup, se laissent tomber, de la douceur qui leur vient au cœur, comme le chantait le grand Bernart de Ventadorn…

mardi 28 juin 2016

Un jasmin à installer au jardin

...à moins qu'un autre lieu plus accueillant ne se découvre...  Au surgissement des rêves, par exemple.

dimanche 26 juin 2016

Lorca/Ibañez -Yo vuelvo por mis alas

Federico García Lorca et Paco Ibañez pour un dimanche sans stresser, à écouter, à déguster, à laisser cette belle langue se couler dans les méandres de l'esprit...

Bon dimanche !



vendredi 24 juin 2016

Oh, my God !



Est-ce possible?! La Grande-Bretagne a choisi le chaos du brexit ! Plus précisément, c’est l’Angleterre provinciale qui a fait ce choix, ainsi que, semble-t-il le Pays de Galles, l’Ecosse ayant préféré le remain. On en mesure les conséquences pour l’ensemble de l’Europe sans faire de prospective déplacée. J’ai lieu de croire et d’espérer que cette sortie pourra se traduire par une sorte d’électrochoc, suscitant une plus forte cohésion entre les différents pays européens, incitant alors les dirigeants européens à se remettre en cause face aux raisons et déraisons qui ont permis la sortie de la Grande-Bretagne : peur de l’étranger, repli dans l’insularité et constat que les discours populistes ont fait un long travail de sape dans les esprits : le chômage serait la conséquence de trop d’étrangers sur le sol britannique. On aurait pu croire que l’assassinat de Joe Cox par un abruti d’extrême droite aurait pu inciter les Anglais à reprendre leur bon sens. Le fameux flegme a fait long feu. C’est affligeant.
 Attendons alors de voir comment nos amis britanniques vont prendre la mesure de ce choix, et comment nous allons constater concrètement les difficultés à vivre ces nouvelles relations.

Georges Seurat - Les baigneurs à Asnières - 1883, visible à la National Gallery de Londres 

jeudi 23 juin 2016

Stats doping


Augustin with us



Il m’arrive de regarder parfois, toujours avec étonnement, les entrées qui ont amené les lecteurs sur Véhèmes. C’est ainsi que j’ai pu voir l’entrée suivante : Augustin Trapenard gay ?

J’ai souri, bien évidemment. Outre que je ne sais rien de la gaytude d’Augustin Trapenard, et qu’à vrai dire je m’en fous un peu, je reste étonné par les algorithmes utilisés par Google qui permettent d’associer mon blog avec le fait qu’Augustin Trapenard serait gay. Il se trouve, en effet, que j’ai mentionné à plusieurs reprises sur des billets, le nom d’Augustin Trapenard dans des billets. Pour autant je ne suis jamais allé plus loin que de commenter, de manière légère me semble-t-il, les propos ou l’actualité de l’un ses invités.



J’ai souvent dit que les voix des garçons constituent pour moi une dimension esthétique à l’égale d’une forme du corps, d’une courbe, qui pourrait peut-être être traduite par une équation mathématique, un nombre d’or appliqué à un ensemble de fréquences, et que mon oreille reconnaît aussitôt aussi sûrement que mes yeux savent reconnaître l’harmonie d’un corps. La voix d’Augustin Trapenard n’a pas tout à fait les composantes de cette harmonie dont je parle ; j’y reconnais toutefois une douceur, une capacité à créer avec son invité une ambiance de nature à s’abandonner loin de toute tentative de défense, dans un monde de créations ou d’idées qui sont souvent l’objet de conflits ou de relations dans lesquelles tout doit être justifié.




J’apprécie que sa manière de questionner, justement, ne soit pas dans cette volonté de pousser un invité dans un retranchement, ainsi qu’il est convenu de dire, mais d’accompagner la pensée de l’invité, aller avec lui dans des moments où la pensée peut s’exprimer. Il y eut quelques exceptions qui m’ont étonné : j’ai parlé dans  Véhèmes de la stupéfiante déclaration d’Erik Orsenna, disant que la liberté d’expression ne peut aller au-delà de certaines limites. Il s’agissait, en l’occurrence, de commenter les déclarations d’Erri de Luca.



Dois-je dire, en outre que le prénom d’Augustin évoque en moi des souvenirs de douceurs, voire d’une érotique singulière. Si je rappelle rapidement une grand-mère, Augustine, pour qui j’éprouve une grande admiration, une tendresse dues à son comportement devant la vie, le nom d’Augustin est resté, pour moi, celui de Meaulnes, Le grand Meaulnes, d’Alain-Fournier. D’une certaine manière, je fus jaloux d’Yvonne de Gallet et de l’amour qu’il lui porta. Je ne sais plus quoi, du roman ou du film de Gabriel Albicocco, emporta mon sentiment pour lui. J’avais rêvé, en tout cas, d’un amant tel que lui, sans trop savoir l’exprimer. Cet amant voyageur, rêveur d’univers fantasmagoriques, de brumes de lacs italiens, accompagna mon esprit de nombreuses années.



J’achète assez peu Les InRocKuptibles. Ce journal plutôt bobo, très superficiel comme de nombreux magazines me laisse souvent froid, frustré d’analyses approfondies, devant répondre à ce besoin de notre société d’aujourd’hui de surfer sur des sujets du moment et ne laissant qu’un aperçu des sujets traités. Ainsi va la presse. Mon œil fut attiré, il y a quelques semaines, par sa première de couverture qui montrait une photographie d’Augustin Trapenard. Un visage avenant avec son regard aux yeux bleus, toujours vifs, au visage mangé par cinq jours de barbe (réglage du sabot à 3 millimètres), tenant entre les mains un boomerang, non un modèle aborigène emprunté au Musée du Quai Branly, mais un modèle de chez Nature & Découvertes, en contreplaqué ou en carton polymérisé, façon tu le lances cinq ou six fois, il se pète ou encore, tu l’offres à un gamin, fils de tes amis : et le gamin te reproches de pas lui en avoir offert un vrai. Tu maudis Nature & Découvertes d’abord et le chiard ensuite de ne pas connaître le dicton « À cheval donné, on ne regarde pas la bride. ».

Bref, revenons à notre Augustin : outre qu’il tient un boomerang pour la photographie, il est torse nu, montrant une poitrine velue et frisée, très charmante, sur laquelle on aimerait passer les doigts, découvrant la souplesse de ce beau velours. Et autre découverte de cette nature, quelques tatouages viennent orner les épaules de ce garçon. Non un trivial bracelet « ethnique » ou une décoration celto-barbare, mais du texte, mais oui : on sait qu’Augustin est un lettré. Et là, peut-être pouvons-nous trouver quelques indices de nature à satisfaire la curiosité de notre lecteur : on arrive à lire quelques mots. « …with him. Go to him, stay with him. Holy… »  Bien, c’est de l’anglais. On sait qu’Augustin Trapenard est angliciste, et pas du tout italianiste. Je l’avais taclé un jour où il avait massacré, à l’occasion de sa mort, le nom d’Aldo Ciccolini, le prononçant sous l’influence de celui de la Cicciolina.



« With him », pas « With Him », qui aurait pu faire croire qu’il s’agirait d’un Être suprême. Donc ce tatouage évoque un garçon anglais, avec lequel il a envie d’aller et de rester. Nous n’en saurons pas davantage, cher lecteur, et la vie privée d’Augustin lui appartient. Personne n’est obligé de faire un coming out, en français, de « faire sa sortie ».



Et puisque j’en suis à parler d’Augustin Trapenard, regardons de plus près la manière dont est traité le sujet par les Inrocks.



Tout d’abord, cette photo torse nu, que veut-elle dire ? Ce n’est pas moi, qui adore publier des photographies de beaux garçons nus, qui vais m’offusquer de la photographie d’Augustin Trapenard torse nu. Néanmoins, le message me semble un peu surfait : s’agirait-il d’Augustin Trapenard « mis à nu » par l’article du journal ?  Ce serait une grande prétention. Quoi, alors ? Une espèce de complaisance à se livrer dans une intimité que peu de gens connaissent sans doute ? Je n’ai pas la réponse, et je dois dire que je n’apprécie pas ce type de complaisance, de montage d’un photographe à la petite semaine chargé d’aguicher le lecteur. Je n’ai pas été aguiché. J’aurais acheté les Inrocks tout aussi bien si Augustin Trapenard avait été présenté en chandail (tiens, chandail, c’est mieux que le basique pull, abrévation de pull-over, littéralement « tire par-dessus »), ou en petit veston que je trouve moi toujours assez seyant. Ce genre de photographie me fait penser à ce que passe Téléramakrishna depuis un certain nombre d’années : présenter un invité dans le journal en très, très gros plan. On peut y voir alors toutes les imperfections de la peau, et comme l’invité n’est jamais très jeune, la peau se charge de toutes les usures, de la dilatation des pores, un dartre, un grain de beauté en relief, un lipome sous-jacent qui apparaît comme une enflure de la peau. Je n’aime pas non plus ce type de photographie qui joue à montrer la réalité d’une personne de manière telle qu’on ne peut en percevoir que les défaut apparents, et non ce qu’elle donne à voir dans une attitude de vie quotidienne, ordinaire. Il s’agit, j’imagine, d’une intention esthétique. Pour le coup cette intention est également ratée et ne traduit que l’impossibilité du photographe de rendre compte, simplement, du visage d’une personne. Comme si le très, très gros plan de la photographie, autorisé par les prouesses technologiques des appareils modernes, ne visait qu’à avouer son impuissance d’une autre forme d’esthétique.



Mais revenons à Augustin. Le type qui a écrit l’article s’appelle Alexandre Comte. Sa rubrique est la « une », c’est-à-dire, la couverture du magazine. Titre de l’article : « Augustin Trapenard, la cool culture ». Bon, je veux imaginer que ça veut dire que c’est de la culture « sans prise de tête », qui ne demande pas d’effort d’écoute, pas de temps de pause pour s’interroger sur une phrase, une idée. C’est mal barré.



Petit descriptif de ce qui est vu de l’intérieur du studio. Qui est qui, qui fait quoi. Sa « team » lui a demandé de ne pas venir trop tôt. L’article s’efforce de balancer tout un verbiage franglais : ce n’est pas innocent, c’est pour caractériser un parler « jeune ». Cela ne m’effraie pas, ne me choque pas. Je trouve cela tout simplement ridicule, preuve, s’il en fallait une, que l’article s’adresse à un segment précis de la jeunesse qui a un peu vieilli. Les Inrocks, ça m’étonnerait que ça soit lu par les moins de trente ans. Et par les plus de cinquante qui virent davantage à l’Obs, Marianne. Voire Valeurs actuelles, hélas.



On continue sur du descriptif de l’émission sans grand intérêt, comme s’il s’agissait de donner une recette de cuisine pour faire une émission de radio. On apprend — c’est passionnant — qu’Augustin ne dort que quatre heures par nuit. Cette espèce de rengaine vient souvent dans les interviews à la con. J’avais lu ça un jour à propos de Max Gallo. Max Qui ? Rien, rien, oubliez… Je l’ai lu il n’y a pas longtemps à propos de Panayotis Pascot, le môme insupportable qui a un superbe minois et fait de l’impertinence sa marque de fabrique dans le Petit journal de Yann Barthès. Ça n’ira sûrement pas très loin, mais la popularisation de ce môme en faisait un pipol sur lequel il fallait braquer les yeux, partageant son temps entre son travail de lycéen et les espiègleries dont il est passé maître. Comme Norman qui fait des vidéos et tout un tas de gens animateurs de télé, il finira en one-man show.



Bref, comme Bernard Tapie aussi, si vous voulez montrer que vous êtes quelqu’un d’important, faites savoir que vous ne dormez que quatre heures par nuit, preuve de votre incroyable capacité à être sur tous les médias, à lire trois livres par jour, à écrire vos chroniques, etc.



Bref, donc, je reste un peu sur ma faim concernant Augustin Trapenard : j’aurais aimé que le journaliste des Inrocks aille vers un peu plus d’introspection, qu’il le laisse parler sur des choses permettant, pour une fois, d’inverser les rôles. C’est vraiment raté, et j’ai la vague impression qu’Augustin s’est laissé attirer, au prétexte qu’il aime qu’on lui dise qu’on l’aime, dans le piège de ce type d’interview qui ne sert à rien. Pour autant, c’est vrai, Augustin, on (je) vous aime !

mardi 21 juin 2016

To Rome with love

Ce film m'avait échappé à sa sortie en 2012. Je l'ai trouvé dans un bac, étonné qu'il soit si peu cher. Quand je l'ai visionné, j'ai compris pourquoi on ne peut à aucun moment le confondre avec un Fellini, un Pasolini, un Comencini, etc. Bref, c'est une production dans ce qu'il y a de pire chez Woddy Allen. Là du Woody Alien, et mon jeu ne mot ne vaut pas mieux que ce film. 
Prenez des clichés, des gags éculés, des amoureux paumés, et si possible américains, car on comprend que la culture italienne ne vaut que si elle est passée tout d'abord au filtre de la culture américaine. Le père de famille qui ne sait bien chanter le bel canto que sous la douche, la suite de clichés de vues de Rome parmi les plus touristiques, les mauvais malentendus d'histoires de familles qui sont présentées en parallèle, donc sans jamais se croiser... Jesse Eisenberg, parfait dans le rôle de Mark Zuckerberg, est pitoyable – non dirigé – dans le rôle de ce jeune étudiant américain qui n'a pas compris que quand on vit à Rome on ne met pas ses mains dans les poches...
Le scénario, improbable : faire se télescoper, pas se rencontrer, des Américains et des Italiens, chacun campé dans les clichés de sa propre culture. On y met comme ingrédient le fameux adage d'Andy Warhol selon lequel chacun aspire à son quart d'heure de célébrité. On rajoute le fait que chacun peut aller voir ailleurs que dans son propre couple, le temps de se rendre compte qu'il ne faut surtout rien changer...
Mais comment Woody Allen a-t-il pu réaliser un pareil navet ? Comment n'a-t-il pas à ce point été capable de saisir de la culture italienne autre chose que cette litanie de clichés ? Il ne reste même pas les vues de Rome, saisies trop rapidement, comme dans l'incapacité d'être simplement humble devant la présence de tout ce que cette cité a conservé de son histoire et de ce qu'elle sait vivre au quotidien... Il faut après ça, se laver les yeux et les oreilles avec La grande bellezza de Sorrentino. Au moins.


dimanche 19 juin 2016

Rodez, Artaud

Voici longtemps que dans ce blog je voulais parler d'Antonin Artaud, dont l'écriture cinglante fut l'une des plus belles aventures de la littérature du XXe siècle. Genet, Artaud, Kafka sont dans mon panthéon de l'écriture. Bien d'autres les ont rejoints ; peu ont poussé à ce stade critique l'interaction entre la vie et l’œuvre. Aucun comparatisme n'est possible, sinon cette faculté de faire de son écriture l'acte même permettant de sortir en permanence des souillures du monde.

Il y a soixante-dix ans, Antonin Artaud quittait l'asile d'aliénés de Rodez, après des années d'enfermement, de séances d'électrochocs censés le soigner de la schizophrénie et de la paranoïa dont il avait fait, dans la dernière partie de sa vie, son œuvre.

Ce premier billet sur Antonin Artaud sera peut-être l'occasion de revenir sur cet homme exceptionnel, proche des surréalistes, comédien d'une beauté insolente dans sa jeunesse et d'une immense ferveur, immense écrivain dont l’œuvre elle-même et ses conditions d'édition sont des aventures curieuses, voire une énigme. Genet et Artaud, qui ne se sont jamais rencontrés, se retrouvent par plus d'un point commun.

L'occasion m'est donnée aujourd'hui d'évoquer Antonin Artaud par un déplacement fait à Rodez voici déjà quelques semaines. Cette petite ville, qui semble éloignée de tout, fait aujourd'hui ses emblèmes de deux personnalités aussi différentes que Pierre Soulages et Antonin Artaud. Curieux mélange.
L’œuvre d'Antonin Artaud est-elle ce noir de la lumière, indissociablement liés ?

Au café-restaurant où je mange, ce jour où il faisait particulièrement froid, je plaisante avec le serveur sur les spécialités ruténoises. D'humeur badine, je n'ose cependant aller plus avant : d'autres personnes partagent ma table. J'aurais cependant volontiers accompagné ce garçon aguichant, à la fin de son service, pour rajouter, à la cuisine, des saveurs plus intimes...

Je me suis contenté, en fin de journée, de revisiter la cathédrale, où je n'étais pas retourné depuis quelques années, "la plus gothique des cathédrales", disait Antonin Artaud.

Voici un extrait du film documentaire-fiction de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat, réalisé par Gérard Mordillat d'après le livre de Jacques Prevel : En compagnie d'Antonin Artaud, film de 1993. Sa durée totale est de 90 mn ; l'extrait quinze seulement. 

Bon dimanche. Le soleil a fait son apparition en Cévennes.


samedi 18 juin 2016

En toute certitude de l'attente

Photographie : Horst P. Horst

Xavier, avec toi

Bien sûr avec toi, Xavier, plus que jamais. 
Mais pourquoi t'es-tu foutu un raton-laveur crevé sur la tête ? Bon, enfin, tant que tu ne portes pas la barbe ! 

C'était en 2011... 

Cent fois sur le métier..., Sisyphe, le tonneau des Danaïdes, choisissez ce qu'il vous plaira et planquez-vous les mecs ! Ou battons-nous !



vendredi 17 juin 2016

Themis Bouzouki Ρίξτε στο γυαλί φαρμάκι

Prends un verre de poison !
Et notamment celui de l'amour que la beauté des garçons instille dans tes veines, qui lentement te brûle et te laisse consumer, quand leur propre beauté de l'instant, éphémère, n'est destinée qu'à partir elle-même en fumée pour se fixer dans ton souvenir.
Seul vaut l'instant ineffaçable...
 
Le très beau Themistoklis, fils d'émigré grec vivant en Allemagne, n'était pas né lorsque Yannis Tsarouchis est mort ; je ne doute pas un instant que ce dernier l'aurait mis en peinture, et comme Themistoklis est, par ailleurs culturiste, il n'aurait peut-être pas hésité à se dénuder pour jouer du bouzouki : voilà une thématique assez rare chez Tsarouchis. Je la rechercherai mieux dans ses peintures.


Trois textes d’écrivains



Je relaie ici dans ce blog trois textes d’écrivains parus aujourd’hui sur le site Internet de Marianne : Arthur Dreyfus, Arnaud Cathrine et Mathieu Simonet, textes qui sont présentés comme s’exprimant contre l’homophobie.

L’UEFA n’a pas voulu que s’exprime par une minute de silence l’hommage aux victimes du bar The Pulse à Orlando ; fallait-il encore une preuve pour être sûr que le monde du foot était une entreprise fascisante ? À savoir, comme dans beaucoup de cultures méditerranéennes, qu’il existe des pratiques homosexuelles dans le monde du foot, mais qu’il ne faut jamais les reconnaître, et, au contraire, qu’il faut ostraciser ceux qui le reconnaissent ouvertement.

L'événement d’Orlando apporte sans doute une dimension qui manquait à notre compréhension du monde : depuis les années SIDA, on avait oublié que le monde gay vivait d’une certaine manière, dans une dimension tragique. Celle-ci a été rappelée au présent. On ne peut que s’en réjouir. Enfin, quelle que soit son orientation sexuelle, le monde entier est devenu le théâtre, de manière encore plus évidente, d’une violence qui s’exprime sans retenue — le langage imbécile des journalistes parle de « loups solitaires » — je pense aux nouvelles victimes de cette pathologie sociale : Jo Cox, Jessica Schneider et Jean-Baptiste Salvaing. Il suffit donc d’une pulsion d’envahissement mortifère pour que dans un même élan, on entraîne avec soi des êtres parmi les moins détestables ; et peut-être même à cause de cela. Après, il suffit d’invoquer une religion, stupide comme toutes les religions, un nationalisme, aberrant comme tous les nationalismes, pour donner une justification de sens à des actes qui n’en ont pas.  Et les amoureux du chaos n’ont plus qu’à s’en féliciter.




Aimez vos fils et vos filles avant de ne plus pouvoir les serrer dans vos bras

« Aujourd'hui, le romancier en moi pense à ces quelques parents qui ont dû découvrir, en même temps que la mort de leur fils, son homosexualité. Et je veux dire à tous ceux – à tous les pères – qui insultent leurs fils sous prétexte qu'ils les « dégoûtent », qui ne veulent « plus jamais » les revoir, qui leur promettent une vie de mépris et de chagrin : sachez que vos enfants sont tous aussi mortels qu’Eddie Justice ; ce jeune homme caché dans les toilettes du Pulse, hier soir, pour envoyer ses derniers SMS à sa mère qui, réveillée en pleine nuit par la vibration de son téléphone portable, découvre l’inimaginable.

    "Mommy I love you – He's coming – I'm gonna die."

Les jeunes gays, trans, lesbiennes, se suicident quatre fois plus que ceux que vous appelez « normaux ». Mais ce qui est anormal, c'est de mourir à vingt ans.

Parents qui chassez vos enfants, qui coupez les ponts avec eux, qui jugez égoïstement leurs désirs, qui vous souciez du qu’en-dira-t-on ; parents ignorants, pauvres ou riches, obscurantistes ou traditionalistes, français ou américains, orientaux ou occidentaux, aimez vos fils et vos filles avant de ne plus pouvoir les serrer dans vos bras.

Aimez-les et dites-le-leur, car il existera toujours quelqu'un pour maudire vos enfants mieux que vous. »

Arthur Dreyfus

Une guerre barbare contre celles et ceux qui entendent être eux-mêmes

« C’est une américaine d’une cinquantaine d’années. Allure très classique. Si l’habit faisait le moine, on l’imaginerait volontiers acquise au bastion de Trump. Sauf que. Cette femme est livide, totalement éplorée. Elle est sans nouvelles de son fils parti danser dans la boîte gay d’Orlando où vient d’avoir lieu une fusillade meurtrière. Elle tente de le joindre sur son portable. Il ne répond pas. En larmes, elle dit au journaliste qui la filme ne savoir qu’une chose : « Il était avec son petit ami. »

Il y a dix, vingt, trente, quarante ans, cette mère n’aurait sans doute pas su où était son fils ce soir-là car il ne lui aurait pas dit (il n’aurait pas osé, elle n’aurait pas su l’entendre) ; elle n’aurait pas eu connaissance de l’existence de ce « petit ami » et n’aurait donc pas prononcé cette phrase qui lui semble aller de soi aujourd’hui : « Il était avec son petit ami. » En plus de l’identité homosexuelle, c’est ça qu’on a voulu abattre à Orlando : une mère, son fils et le petit ami de celui-ci, axiome qui tend à devenir ordinaire et lambda.

Une guerre barbare est conduite contre toutes celles et ceux qui entendent être eux-mêmes (libres, donc) : journalistes satiriques, juifs, amis en terrasse, férus de musique dans une salle de concert, musulmans aimant à vivre dans des quartiers mixtes, homosexuels bien dans leur peau, bien dans leur couple et bien dans leur famille…

Il paraît que ce tueur s’est senti « agressé » à la vue de deux homosexuels dans la rue… Pauvre chou. Il l’aurait été pareillement en voyant cette mère que j’imagine à table, un dimanche midi, avec son fils et le petit ami de celui-ci. Que la liberté d’être soi se manifeste dans les situations les plus prosaïques de la vie (et non plus à l’abri des regards) nous ravit, nous émerveille. Mais donne, à certains, des envies de meurtre, et pas que des envies. Combien de morts déjà ?

Je ne vais pas mentir : je ne sais pas comment terminer.

Pour lors : absolument atterré. »

Arnaud Cathrine


Un baiser responsable de la tuerie ?

« Selon le père d’Omar Mateen, l’attentat d’Orlando n’aurait « rien à voir avec la religion » : il aurait pour origine un baiser commis entre deux hommes devant la femme d’Omar Mateen et leur enfant de trois ans. Un baiser responsable de la tuerie ? Je vois dans ce raisonnement encore une preuve d’homophobie, qui consisterait à penser que tuer à la suite d’un coup de sang contre un baiser homosexuel serait moins grave que tuer pour la religion… Oui, prétendre qu’un couple homosexuel ne devrait pas s’embrasser devant un enfant de trois ans est empreint d’homophobie. En effet, pourquoi les frontières de la pudeur devraient varier selon l’identité sexuelle des couples ? L’homophobie, ne l’oublions pas, c’est intégrer l’idée que l’homosexualité serait inférieure à l’hétérosexualité. Aujourd’hui, en mémoire à la centaine de victimes d’Orlando, embrassons-nous dans la rue. Et tant mieux si des enfants nous voient. Car ce qui est sûr, c’est qu’aucun baiser n’a jamais causé le moindre attentat. Au contraire. »

Mathieu Simonet

jeudi 16 juin 2016

mardi 14 juin 2016

Pour ne pas...

...tout envoyer péter.

Le monde devient-il à ce point irrespirable ? Les commentaires débiles de certains journalistes ont énoncé que les Étasuniens ont eu "leur" Bataclan, minimisant parfois que le lieu visé, le Club Pulse, était une boîte gay.
Je disais dans un très récent billet que le monde gay, depuis Stonewall avait perdu de sa conscience militante. Je ne suis pas sûr que tous les garçons en recherche de rencontres amoureuses sur la toile aient tous été ébranlés par l'attentat du Pulse à Orlando. C'est juste un constat. Question : pourra-t-on encore longtemps s'abriter derrière sa queue dans le miroir ?

dimanche 12 juin 2016

Orlando

Tristesse et colère. Je pense à vous amis gay américains, à ceux qui ne sont pas gay mais victimes de cet abruti.
I'm sad and angry. I think of you, american gay friends, of all of you who are not gay but as much victims of this asshole.
Stay proud, stand up as possible. Let your mind be your best weapon against death and all its demons.
I am with you, just like all my gay and straight friends, here in France.

Têtu - Pulse - Orlando

Un Rondeau de Scarlatti

Bah ! encore un barbu !
Rasez-vous les mecs, c'est si agréable, une peau douce...

Bon dimanche !


samedi 11 juin 2016

Nulle part


J'ai encore une fois l'impression de vivre un malentendu : tenir un blog qui a la prétention d'aimer - entre autres - les garçons m'obligerait à ne rester que dans ce registre. Ainsi, il ne serait pas de bon ton d'exprimer ses opinions sur le monde. Ce n'est sans doute pas étonnant : la manière autocentrée, hypernarcissique du monde gay a tendance à exclure ce qui n'appartient pas à ce monde qui m'apparaît, hélas, bien immature. Ainsi, il ne faudrait pas évoquer le problème majeur que constitue le bouleversement que vivent les populations déracinées, la situation tragique de la Grèce. Un lecteur, pour qui j'ai par ailleurs beaucoup de sympathie, me dit que le côté contestataire ne me convient pas. Grands dieux de l'Olympe ! Pourquoi faut-il qu'à ce point le monde gay ait perdu tout sens de la combativité quand, par ailleurs, le monde archaïque, religieux, reprend du poil de la bête et fait en sorte que les crispations reviennent, qu'à nouveau les homosexuels aient à se planquer ? Goût de la clandestinité ? Je ne crois pas. Seulement une habitude routinière à ne rester que dans l'entre-soi, à ne pas comprendre que le combat légitime des uns contre la domination est également celui des autres. La société actuelle est ainsi terriblement segmentée, chacun n'appartenant qu'à un segment précis produit par la société de consommation, afin de correspondre à l'image acceptable que l'on souhaite présenter. Alors on imagine bien que le côté revendicatif a depuis longtemps déserté cette sphère du monde gay.


Je ne vais pas davantage développer sur ce point aujourd'hui. Le même sentiment m'avait saisi il y a quelques mois aux alentours de Noël dernier. J'avais alors exprimé mon impression d'une rhinocérisation de la la société, faisant allusion à la pièce d'Eugène Ionesco, Le rhinocéros, quand, à la suite de l'attentat du Bataclan, la société française ressortait ses drapeaux imbéciles et ses réactions de crispation nationaliste. L'attitude s'est un peu estompée, mais les drapeaux restent, signifiant, je le répète, une expression d'exclusion de l'autre et non d'intégration (c'est le rôle de principe des drapeaux par ailleurs que d'exclure). Mais face à ces pertes de repères de notre société, je ne vois pas le monde gay exprimer un sentiment de maturité qui se traduirait par des formes de solidarité, bien au contraire : le repli sur soi, l'autosatisfaction de la narration des moments de drague me semblent de nature à suffire à cet effet miroir que l'on espère, qui nourrit le quotidien d'un garçon gay comme l'aboutissement d'une sorte de réalisation satisfaite de soi, la répétition de rituels dans des lieux identifiés permettant alors de trouver les repères que l'on a perdus dans d'autres lieux sociaux.

Je ne vise personne en particulier : je lis suffisamment de blogs, lorsque mon emploi du temps me le permet, pour retrouver toujours ces récurrences, et quelque part, une manière d'être très consumériste.

Je ferai un jour un tour des blogs qui m'interrogent. Sans doute, sans vouloir émettre quelque jugement que ce soit, ce qui n'est d'aucune espèce d'utilité, y exprimerai-je une certaine déception : j'ai maintenant assez d'âge pour regarder avec le sens de la perspective en quoi le monde gay a gagné en autonomie et en quoi il a perdu en conscience de soi d'un groupe minorisé. On ne me refera pas : aimant les garçons, je reste d'abord anthropologue, et critique de toute pratique humaine.

Véhèmes s'en trouve infléchi et va évoluer. Évoluer au sens de changer. Je trouvais déjà futile de présenter de belles photos de garçons. La seule raison pour laquelle j'ai continué à le faire était que toutes ces photos participaient pour moi de la beauté du monde. Le corollaire étant que la fréquentation du blog s'en trouvait améliorée. C'est effectivement un plaisir de constater que des lecteurs passent consulter quelques pages depuis de nombreux coins du monde parfois improbables. Sont-ils tous francophones ? Je ne sais pas. J'ai parfois publié en bilingue anglais-français, une fois en espéranto grâce à mon ami blogueur Ĵeromo Tanguy. Pour autant les commentaires qui sont renvoyés ne me paraissent par forcément signifiants. N'être qu'une publication de belles photos disponibles sur d'autres sites ne me satisfait pas. J'essaie, par un titre, une phrase d'apporter un complément de contexte qui inscrit la photo dans une histoire, une anecdote. Tout cela me semble un jeu bien vain. Je vais donc arrêter ce jeu : Véhèmes sera encore davantage un blog d'humeurs, et si pour mon propre plaisir, il arrive qu'une photographie me semble de nature à apporter une émotion et la faire partager, je le ferai certainement.

Pour l'heure je reviens vers cette préoccupation qui semble déplaire à certains de mes lecteurs : je redis que la plus grande solidarité doit s'exercer envers ceux qui sont les victimes de géostratégies criminelles. 

Voici le lien du documentaire réalisé par la grande Yolande Moreau :

 Nulle part en France. Il dure 32 minutes.

Cliquez ici.

jeudi 9 juin 2016

Le nez dans les étoiles

Trois poèmes grecs



Traduits par Dominique Grandmont

Constantin Cavafis

Leur origine

Leur plaisir coupable vient de connaître
son assouvissement. Ils se sont levés du lit
et s’habillent à la hâte, sans parler.
Ils sortent de la maison l’un après l’autre, furtivement ; et comme
ils marchent avec une certaine inquiétude dans la rue, on dirait
qu’ils redoutent que quelque chose sur eux ne trahisse
à quel genre d’amour ils viennent de céder.

Mais la vie de l’artiste n’a eu qu’à y gagner.
Demain, après-demain, ou des années plus tard, s’écriront
des poèmes brûlants dont l’origine était ici.

1921





Yannis Ritsos

Ne pleure pas sur la Grèce

Ne pleure pas sur la Grèce, — quand on croit qu’elle va fléchir,
le couteau contre l’os et la corde au cou,

La voici de nouveau qui s’élance, impétueuse et sauvage,
Pour harponner la bête avec le trident du soleil.

[Extrait de Dix-huit chansons sur les malheurs de la patrie, daté de 1968-1970, publié en 1973, traduit sur manuscrit]



Dans un sens ou dans l’autre

Ils parlaient, discutaient, — dans tout ce bruit, on ne distinguait rien. Quelqu’un
s'assit par terre, prit une pierre et se mit à casser des amandes. Le craquement
clair, précis, — comme l’autre monta sur l’échelle
pour suspendre au-dessus de la porte un grand tableau à l’envers. Alors
tous se turent à la fois, se regardèrent, regardèrent : — on pouvait voir les petits clous rouillés, les cadavres des mouches,
à l’envers, oui. — Du carton gris avec des taches d’humidité. Et peut-être
n’avait-il rien voulu cacher, mais que cela justement  soit visible.

1.XII.67
[extrait du Mur dans le miroir, daté de 1967-1971, écrit au camp de Parthéni (Léros), puis à Athènes, et pour finir en résidence surveillée à Karlovasi (Samos) ; publié en 1974, à la chute de la dictature. Première publication française, en 1973, chez Gallimard ; traduit sur manuscrit.]

dimanche 5 juin 2016

L'horizon indépassable


Grèce : les colonels sans les colonels

Angelica Ionatos était vendredi l'invitée de Zoé Varier. Une émission à écouter ou réécouter :
 (cliquez sur le lien ci-dessous) :

Angélique Ionatos, la voix des poètes 

Je ne répéterai jamais assez que le sort qui est fait à la Grèce doit nous éclairer sur la manière dont le système financier, et le système politique déterminé par lui, établissent une dictature épouvantable qui est une manière moderne de mettre à genoux les peuples, de les soumettre. En contrepartie de cet asservissement, ceux qui tiennent le pouvoir bénéficient de la jouissance que le Marquis de Sade évoquait dans ses textes sur la réduction au néant des corps, leur transformation à l'état d'objet de jouissance pour n'être plus qu'un lieu encore à peine vivant où sublimer leur abominable perversion.
Comment expliquer autrement la situation faite à la Grèce comme on n'ose pas le faire à l'Espagne, ni au Portugal, ni à l'Espagne ? La Grèce est progressivement réduite en poudre : tous les services publics sont vendus à l'encan, les îles sont privatisées, les composantes les plus fragiles du peuple grec sont éliminées par le suicide, la drogue, la maladie qu'on ne peut plus soigner.
Celeos - Athina, novembre 2015

La haine ainsi vouée à la Grèce demande une explication longue, complexe. Je ne la livrerai pas aujourd'hui tant elle paraît à ce point irrationnelle. Faut-il rajouter que, peut-être, l'attitude d'accueil des Grecs et notamment des habitants de Lesbos, admirable, renvoie aux Européens en général, leur lâcheté, leur refus de prendre leur responsabilité face à l'obligation de solidarité qui incombe à l'ensemble des nations riches. 
Je retiens de ce que rappelle Angelica Ionatos l'histoire de ce pêcheur de Lesbos qui ne peut plus aller à la pêche depuis qu'il a ramené un enfant mort dans ses filets : la lâcheté a transformé la Méditerranée en cimetière.
Pour autant, de nombreuses initiatives existent en Europe de soutien aux populations blessées par les logiques de guerre soutenues par les nations occidentales, les lobbies de l'armement. On ne peut que saluer notamment à Paris l'initiative de son maire, Anne Hidalgo d'ouvrir un nouveau centre d'hébergement.

Je relaie ici la lettre envoyée par Yannis Youlountas dont j'apprécie le travail remarquable (information du 3 juin 2016) :


Info expresse : Manuel Valls et Michel Sapin actuellement à Athènes
 
VALLS FÉLICITÉ PAR TSIPRAS
PENDANT QUE SAPIN COORDONNE LE PILLAGE !

Depuis hier soir, Athènes est sous très haute surveillance. Une tentative d'enyaourtage(1) du premier ministre français a malheureusement échoué près du parlement, suite à la fermeture du centre-ville, notamment de la station de métro de la place Syntagma à partir de 18h. Les déploiements policiers sont immenses et les gardes du corps sur les dents.
https://www.youtube.com/watch?v=O8-Ssyy1p60

C'est avec un statut similaire à un chef d'Etat que Valls, visage fier et allure de colon, a passé en revue la garde nationale grecque devant le monument du soldat inconnu, avant de finir la soirée dans l'opulence, sur la terrasse du musée de l'Acropole, à quelques centaines de mètres seulement d'un campement de sans-abris (dont plusieurs enfants) expulsés de leur domicile suite à la réforme du code civil. Le repas gastronomique a été servi en compagnie du ministre de l'économie français Michel Sapin, coordinateur du pillage du bien commun en Grèce au bénéfice de grandes firmes françaises : EDF, Vinci(2), Thalès, Veolia, Suez ou encore la SNCF qui s'apprête à racheter pour une bouchée de pain la société grecque de chemin de fer, TRAINOSE, ce qui aura pour effet de doubler des prix qui étaient jusqu'ici parmi les plus bas en Europe, et qui convoite également des infrastructures ferroviaires. Harlem Désir, secrétaire d'État aux affaires européennes figurait également parmi les convives, ainsi que Giorgos Stathakis, le très controversé ministre grec de l'économie, héritier d'une grande famille d'armateurs, connu pour avoir oublié de déclarer au fisc 38 biens immobiliers (oui, vous avez bien lu : 38 !) et plus de 1,8 millions d'euros égarés sur un compte discret. Ce scandale dure depuis le mois de décembre en Grèce et les manifestants y font souvent allusion, parmi d'autres cas de corruption et de népotisme qui s'ajoutent au bilan désastreux de la capitulation du 13 juillet 2015.

Hier soir également, sous les applaudissements nourris d'une assistance triée sur le volet, Tsipras n'a pas manqué de féliciter Valls et de témoigner son « estime » à l'un des hommes politiques pourtant les plus détestés de l'hexagone, qu'il a même qualifié d' « ami ».

Ce vendredi matin, il a été également impossible de gêner la visite de Manuel Valls à l'Institut français d'Athènes, complètement encerclé de barrages filtrants. Depuis 10h30, Michel Sapin est en rendez-vous avec son homologue grec et quelques amis costumés pour la séquence « bonnes affaires », alors que depuis 11h, Manuel Valls est reçu au Palais Maximou, résidence du premier ministre, pour finaliser une feuille de route basée sur un « partenariat stratégique ».

Quel sera le contenu réel de cet accord ?

Valls et Tsipras vont évoquer un partenariat économique pour « sortir le pays de la crise » et rappeler le « soutien indéfectible de la France depuis l'entrée de la Grèce dans l'union européenne », en 1981. Mais en réalité, cet accord concerne les conséquences de la « seconde capitulation » du 24 mai 2016 (3), c'est-à-dire l'extension de la grande braderie qui prévoit désormais jusqu'à 597 îles mises en vente et 538 sites archéologiques. Le gouvernement français veut faire profiter ses amis grands patrons de cette juteuse affaire. C'est l'heure des soldes et tout le monde accourt en Grèce, à commencer par les responsables politiques russes et chinois, en début de semaine(4), accompagnés par des dizaines d'hommes d'affaires. Les domaines clés de la coopération gréco-française seront « le développement rural, la réforme de l'administration publique, l'innovation, le tourisme et, bien sûr, l'investissement », motif principal du séjour.

L'autre annonce qui va tenter de masquer la réalité mortifère, c'est la promesse du gouvernement français d'accueillir 400 ou 500 réfugiés par mois, en provenance de Grèce. Mais la face sombre de ce sujet, c'est que plus de 200 policiers et gendarmes français participent actuellement à la gestion calamiteuse de la question des réfugiés et migrants dans les îles grecques. Ces jours-ci, les mutineries se multiplient dans les camps inhumains de Lesbos et de Samos. Mercredi soir, le camp de réfugiés de Moria à Lesbos s'est encore rebellé, puis, hier soir, celui de Samos, entre 20h et minuit, suivi d'une répression terrible des gardiens et de la quasi-totalité des forces de police de l'île qui ont aussitôt convergé sur les lieux. Il y a au moins 30 blessés donc plusieurs adolescents. Certains sont dans un état grave et ont du être transportés vers un hôpital mieux équipé, celui de Samos étant complètement dégradé par les politiques d'austérité depuis quelques années.

Les mass-médias grecs, relayés par les agences de presse internationales, osent noyer le poisson en évoquant une obscure rixe entre des migrants, ce qui est totalement faux selon les témoignages directs recueillis depuis. C'est encore une mutinerie pure et simple contre des conditions de détentions violentes, arbitraires et inhumaines. Rien d'autre. D'ailleurs, au moins deux bungalows ont été incendiés et plusieurs prisonniers ont réussi à s'échapper.

Pour seule réponse, Tsipras et Valls annoncent la prochaine conversion de l'agence de surveillance Frontex en « armada de garde-côtes européens », directement coordonnée depuis Bruxelles. Valls a également évoqué le renforcement imminent de la présence policière française dans les îles grecques, avec 300 CRS et gendarmes supplémentaires d'ici peu.

« Tout va bien, Madame la marquise », semblent-ils entonner en trinquant : l'Euro de foot va commencer, ainsi que la saison touristique estivale ! Mais ils oublient d'évoquer les millions d'insoumis qui bloquent de plus en plus la Grèce(5), la France, l'Espagne, le Portugal et la Belgique, en attendant plus. Jusqu'à quand feindront-ils d'être sourds ? Et jusqu'où faudra-t-il aller dans nos luttes ?
 

Yannis Youlountas


1) équivalent en Grèce des « entartages » en France ou en Belgique (souvent préparés par Noël Godin et ses compagnons pâtissiers).

2) Xavier Huillard, le PDG de Vinci, avait même accompagné François Hollande en Grèce lors de son voyage des 22 et 23 octobre 2015.
3) durant l'Eurogroupe du 24 mai 2016.
http://www.economie.gouv.fr/accord-dette-grece-eurogroupe-des-24-mai-2016
(4) Tsipras a reçu Poutine à Athènes, puis s'est rendu à Pékin.
(5) Par exemple, il y a un mois :
http://blogyy.net/2016/05/08/le-blocage-de-la-grece-vu-de-linterieur/


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APPEL POUR UN FOURGON SOLIDAIRE ET UN TROISIÈME FILM
Merci à toutes celles et ceux qui viennent de répondre, depuis deux jours, à l'appel à soutien de notre collectif de films (cf. mail précédent), et merci à celles et ceux qui songent à le faire durant les prochains jours.
a) rappel du lien créé par notre collectif sur le Pot commun pour nous aider :
https://www.lepotcommun.fr/pot/w6o8gwir
(vous pouvez accompagner d'un message votre contribution)
b) si vous ne souhaitez pas ou ne pouvez pas utiliser le Pot commun, vous pouvez aussi envoyer un chèque à :
ANEPOS - "Fourgon solidaire" - BP 10 - 81540 Sorèze (ordre : ANEPOS)
ou un virement à :
IBAN d'ANEPOS : FR46 2004 1010 1610 8545 7L03 730
BIC : PSSTFRPPTOU
en mentionnant "Fourgon solidaire" dans le libellé.
c) détails sur le projet :
http://blogyy.net/2016/05/30/en-route-pour-un-troisieme-film-mais/
d) contact : anepos@no-log.org
 




samedi 4 juin 2016

Que d'eau !


Angelica - O erotas

Angelica Ionatos était hier soir l'invitée de Zoé Varier sur France Inter. C'est l'occasion de reparler de la Grèce. J'y reviendrai ce soir.
Dans l'attente, veuillez agréer ce chant magnifique de la très grande Angelica.



vendredi 3 juin 2016

Finalement je n'irai pas


Le jeune garçon brun du train

En face de moi, sur le siège opposé,  le garçon est assis,  posé dans son jeune corps au visage mat et masqué de traits volontaires dont je peux prévoir ce qu'ils deviendront lorsque l'âge adulte l'aura rejoint.  Quelques éléments de beauté le parent : des lèvres roses que surligne un duvet à peine naissant lui donnent encore un air d'enfance ; un nez droit, court, et de
peu d'épaisseur prolonge la convergence de ses arcades sourcilières parées de deux courbes sombres. Le menton est tendu d'une sobre ligne en triangle. La peau lui est mate ainsi qu'un voile brun. Son pantalon est retroussé légèrement, laissant voir des chevilles fines aux pieds dénués de socquettes. chaussés de souliers de sport bleus  Un léger duvet mâle brunit les chevilles,  accordé à la chevelure tirée en arrière,  un peu rebelle. 

Au dehors défile le paysage d'un ciel chargé de nuages qui éclaire la campagne, verte de trop d'eau reçue. 

L'enfant glisse depuis son siège pour gagner le confort de son indolence. Rien ne peut le distraire de l'écran de son téléphone où ses yeux sont rivés, paupières baissées dont je n'ai pas seulement croisé les pupilles. 
Enfin son regard a croisé le mien, posant sa tête sur l'appui de son bras et de son coude. Ses yeux sont bruns, et comme il n'est pas de convenance que je soutienne mon regard ni lui le sien, il a détourné les yeux, créant une pose dont je me maudis de ne pouvoir la photographier. Je sais que ce garçon de quatorze ans saura séduire et arracher le cœur d'autres garçons : il m'a déjà ravi le mien.