Je préfère le dissensus dur au caramel mou

Je préfère le dissensus dur au caramel mou
Medusa – Il Caravaggio

Parfois on aimerait, face à la violence du monde, qu’un garçon vous prenne dans ses bras et murmure : « Ça ira, je suis là, on connaîtra des jours meilleurs… »

dimanche 9 juillet 2017

Lettre à Ludo

Cher petit Ludo,
On m’annonce cette triste nouvelle, et j’ai envie de te dire tout ce que m’évoque ce que tu avais voulu rendre public. J’avais écouté, l’autre année, cette espèce de cri de détresse que tu exprimais, qui m’avais laissé pour le moins mitigé : touché par tant de souffrance dite, mal à l’aise de la manière dont tout cela était rendu public. Mais après tout, en avais-tu vraiment le choix ? Ta naissance, comme le mariage de tes parents, fut un produit marketing, rendu bankable sur la presse qui ne s’appelait pas encore people, mais « à scandale », faite pour la population de pauvre culture qui faisait la masse que l’on méprisait ainsi.
Je ne sais pas si c’est une chance d’avoir connu cette période. Elle avait ses côtés amusants. Par bonheur en tout cas, j’étais trop jeune pour être vraiment touché par les artifices utilisés pour laisser croire aux adolescents que ce système était le miroir dans lequel ils pouvaient se reconnaître. Le « temps des copains » identifié comme celui permettant, au sortir finalement récent de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre d’Indochine, mais encore celui des « événements » d’Algérie, ce temps des copains donnait l’illusion que la société sortait progressivement de son engourdissement. Le modèle américain traçait pour a France des voies à suivre. La musique française fabriquait ses ersatz : Jean-Philippe Smet devenait Johnny Hallyday, Claude Moine prenait le nom d’Eddy Mitchell et le Niçois Hervé Forneri se voulait rocker sous le nom de Dick Rivers. Une marchande de bonbons à couettes habillée de jupes écossaises se mettait à chanter également. Il fallait bien que les filles trouvent leur place : elles représentaient la moitié du marché. Ainsi Annie Chancel devint Sheila, prénom anglo-saxon comme les autres. Il n’y avait à peu près que les Italiens qui essayaient à quelque chose près, de conserver leur culture dans leur façon d’être.
Il fallait alors un peu de culot pour se produire sur scène. Le samedi, les bals populaires étaient prisés, et dès qu’on savait un peu jouer de la guitare, de la batterie, du saxo, voire de l’accordéon, ou qu’on savait chanter, chacun était tenté de créer un orchestre qui rapportait quelque argent de poche, lorsque l’argent était réinvesti le plus souvent dans le matériel de sonorisation qui restait onéreux. Annie Chancel avait du culot, et l’envie de se produire sur scène. Rapidement elle devint ce miroir dans lequel les collégiennes se reconnaissaient. Les textes des chansons parlaient de la vie quotidienne et des amourettes naissantes dans les groupes de jeunes qui se constituaient de manière grégaire. On entendit successivement L’école est finie quand, justement, la jeunesse exprimait son dégoût d’une école trop ancrée dans les représentations de l’avant-guerre, de la rigidité autoritaire, la liberté apparaissant alors dans les groupes de copains. Le terme fut utilisé ad nauseam : « Vous les copains, je ne vous oublierai jamais, et dou-a, didi, didi dom, didi dou… » C’était un retour à la période zazou, en moins bien, sans doute. Un feuilleton télévisé s’appelait même le temps des copains : le comédien Henri Tisot, provençal, fit son succès un peu plus tard en osant imiter le Général de Gaulle, ce qui était alors d’une grande audace. On oublia les autres, et Janique aimée. Sheila fit son chemin, d’autant plus que « petite fille de Français moyen », elle affirmait sa place dans cette société qui déjà s’enfonçait dans le conformisme jeune. Il n’y avait sans doute que la « Rive gauche » parisienne qui laissait encore la place à la véritable poésie, et si la voix solide de Claude Nougaro surgissait parfois sur les ondes, la « vague yé-yé », sirupeuse ou rythmée était le quotidien nourricier des oreilles adolescentes.
Aujourd’hui, c’est avec amusement que l’on regarde cette période : elle eut ses bonheurs, sans doute, de même que les événements plus dramatiques de la fin de la colonisation apportèrent leur lot de tragédies. Dans une France qui sortait de son engourdissement, on fit peu de cas de ces tragédies qui s’individualisèrent et se réfugièrent dans une grande période de latence, quitte à ressortir plus tard dans une société en doute.
L’autre regard porté par la jeunesse française sur l’étranger fut la Grande Bretagne : les magazines pour la jeunesse tarissaient d’autant moins sur les sujets de la mode et de la musique d’Outre-Manche que la créativité y fleurissait sans borne. Les Beatles, les Rolling Stones furent de ceux qui permettaient de sortir du cadre seulement français : la contre-culture, mêlant des apports américains, britanniques, allemands, africains, asiatiques devenait alors ce lieu d’explosion des esprits. On ne reprenait cependant que ce qui avait déjà été, de manière beaucoup plus timide, dans les esprits à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième : le goût pour l’errance, le changement de mode vestimentaire, l’emprunt de formes musicales modales exotiques et surtout l’idée que le monde capitaliste ne permettait qu’un consumérisme sans lendemain devenait, finalement, le fondement d’une contestation généralisée du système économique. De quoi préparer l’explosion de mai 1968 pour les jeunes.
Le monde de la variété française n’allait pas aussi loin : conformiste il était, conformiste il restait, Michel Sardou représentant le parangon d’une société rigidifiée dans ses images autoritaires, parfois homophobes de ses représentations. Les autres chanteurs n’étaient pas beaucoup plus progressistes : l’idée que l’argent, issu de leur dur labeur, n’était que la récompense sans nécessité de redistribution fiscale, était bien répandue. Et parfois d’autant plus qu’issus de milieux pas toujours favorisés, cette réussite apparaissait comme le possible merveilleux de cette société en devenir, le facteur chance favorisant, de plus, le destin d’étoile qui se profilait. Le destin en favorisa certains. D’autres sombrèrent dans un oubli terrible.
La petite fille de Français moyen fut favorisée : les hommes du marketing lui fournirent ce qu’il fallait de promotion, de répertoire à adapter, de show dancers pour animer des soirées de télévisions. Et lorsque la musique de variétés s’adaptait au disco, la petite fille fit de même.

Entretemps elle avait rencontré l’un de ces musiciens chanteurs fabriqué de toutes pièces à partir de sa seule belle gueule. Un Français de l’Occitanie profonde, au nom typiquement occitan. On imagine mal ce nom sur une affiche. Le producteur de la petite fille de Français moyen lui donne un nom typiquement anglo-saxon : Ringo. Ce n’est que quelques années plus tard que la proximité phonétique de ce nom évoquera la sémantique de ringard. Mais le mot ringard n’est pas encore popularisé. Il évoque ceux qui sont derrière le ring du combat de boxe, qui ne sont plus dans la course. Ringo n’est pas encore tout à fait ringard. Il chante Elle, je ne veux qu’elle. Elle tombe, préparée à cela, sous le charme de ce modèle de macho franco-méditerranéen : ils s’habilleront tous deux avec les caricatures de fringues britanniques. La mode est aux pantalons moulants à pattes d’eph et aux chemises à jabots. Les Britanniques les portent avec ce sens de la manière décalée. Les Français qui s’y essaient sont seulement ridicules. Sheila et Ringo se marient avec pour témoin l’autre sommité de la variété : Claude François dont une électrocution ne nous a pas vraiment définitivement délivrés de sa voix nasillarde. La France réac se réjouissait ainsi de ce mariage qui faisait la joie de la presse pour femmes frigides et garçons sensibles. Car le « milieu » homosexuel adorait Sheila. Et Dalida, entre autres. Alors Sheila et Ringo laissèrent les gondoles à Venise, faisant la joie des rimailleurs en ise. Et toi tu arrivas deux ans plus tard.
Cela, Ludo, tu ne l’as connu sans doute que par ce qu’on t’en a raconté, et le fric dont tu as profité comme Fils de ne t’a pas apporté ce dont tu avais le plus besoin. De l’amour, et au moins de l’affection. Je ne suis pas sûr que les familles sont en mesure d’apporter cela. Lisant Edouard Louis, d’une famille qui n’avait, raconte-t-il, pas beaucoup de ressources, ce n’est pas l’argent ou la pauvreté qui fait la richesse du cœur. En tout cas, j’imagine le vide qui t’a entouré, comblé de choses les plus inutiles les unes que les autres prétendant combler celui de l’affection de tes parents.
Ton géniteur fout son camp six ans après le mariage. Il était davantage porté par une contamination du succès de ta génitrice que par ses propres talents. Sans doute savait-il à peu près chanter : autrefois, même dans la France pétainiste on aimait chanter, et parce que finalement, et plus particulièrement dans le Midi, on aime chanter. Mais il en faut davantage pour mener et poursuivre une carrière. C’était Sheila qui savait mener un spectacle, même si les deux avaient le même producteur. Alors le macho en prit ombrage, et s’enfuit d’un système où il n’avait pas sa place.
Plus tard, tu racontes qu’il t’a oublié, et que tu pars à sa recherche. Quand tu es plus jeune, il t’a téléphoné quelquefois, pour les fêtes, les anniversaires. Et puis plus rien. Tu conserves l’image de ce garçon qui apparaît sur les plateaux de télévision, image typique d’un garçon viril dans lequel tu aimerais te reconnaître.
Quand tu sonnes à la porte de cette maison d’une banlieue de Toulouse, c’est un homme en tatanes, en marcel et bedonnant qui vient t’ouvrir. Il vit lui-même avec sa mère. « Oublie-moi », te dit-il, « je n’ai rien à te dire, tu ressembles trop à ta mère ». La rencontre dure à peine plus d’une minute. Tu t’enfuis. Tu t’effondres en pleurant. Tu as compris que tu n’as pas eu en face de toi l’image d’un père, mais d’un type qui a seulement lâché un peu de sperme dans le con de celle qui t’a donné naissance. Tu as à chercher ailleurs ce père improbable. Tu dis que tu as été soulagé d’avoir finalement en face de toi l’image qui faisait exploser celle d’une réalité qui n’existait plus, qui n’avait sans doute jamais existé. C’est, bien sûr, une libération, brutale, salutaire. Elle te donne toute licence pour chercher qui tu es, en dehors de cette filiation qui n’a subitement plus de sens. Mais c’est également une quête amère, difficile qui te renvoie vers toutes les opportunités.
Il faut évoquer les moments où, te cherchant, tu t’es perdu vers les expériences les plus sauvages. Il y a eu cet accident de scooter qui manque te défigurer. Il y a ces expériences où tu vends ton corps, peut-être pour savoir ce qu’il vaut aux yeux des autres, davantage que pour trouver ton plaisir. Le plaisir, tu l’auras rencontré peut-être avec quelques personnes qui t’apportent une affection, sachant celle dont tu es en déficit depuis tant de temps. Mais l’affection n’est pas de ces marchandises qui se valent toutes. Elle reste dans cette configuration qui n’a jamais existé, d’une famille perdue, d’une mère toute entière vouée à l’image de son métier qui seul l’a fait exister. Le père est l’absent, même pas parti en héros pour une guerre troyenne. Non, c’est un petit gars minable, raciste de surcroît, d’une province sans ambition, encore capable de vendre des pizzas dans un quartier sordide d’une banlieue sans rêve.
J’imagine qu’à chaque fois, chaque rencontre avec un homme t’a permis de rêver, avec ce battement de cœur qui oscille entre le désir qui monte et la possibilité de rencontrer un type différent, porteur au moins d’un peu de tendresse. Mais le désir une fois assouvi, tout redevient d’une grande banalité ; la chair est triste, et là, il n’y a pas de livre. Jusqu’à l’exploration d’un corps à démembrer, dont tu recherches l’ultime souillure pour en retrouver l’essence. Lorsqu’on n’existe plus dans la fulgurance il reste à découvrir en soi ce qui reste de l’extinction de l’être.
Il était hautement improbable que nous nous croisions. Peut-être aurais-je pu simplement te parler de patience. Que pourrait la patience à un feu inextinguible ? Les quelques années qui me séparaient de toi m’auraient permis au moins de te parler d’apaisement, de silence devant encore davantage d’injustice de ce monde. Mais ce feu qui te consumait n’avait pas la vertu de te permettre d’attendre. Ton choix final n’est sans doute pas la meilleure décision que tu aies prise. Est-ce d’ailleurs vraiment une décision ? Tu ne connais sans doute pas ce texte qu’Antonin Artaud avait écrit à propos de Vincent Van Gogh et de son suicide : « Mais, dans le cas du suicide, il faut une armée de mauvais êtres pour décider le corps au geste contre nature de se priver de sa propre vie ». Les mauvais êtres, tu les as eus contre toi, en te donnant d’abord une vie que tu n’avais pas choisie ; en te faisant vivre dans l’illusion du confort quand l’esprit même te sollicitait vers un reflet de ton image qui n’était pas le tien ; en mettant autour de toi ces regards qui t’ont définitivement réifié parce que, comme tu l’as écrit toi-même, tu étais « Fils de », t’empêchant d’être, simplement.
Cher Ludo, tu as gagné ton néant. Je n’approuve pas ce que tu as fait, mais je ne juge pas ton geste : quand il ne reste que son pauvre corps pour exister, c’est déjà une victoire sur les mauvais êtres. Je t’envoie, dans ce néant où tu te trouves, une pensée pleine d’affection pour les moments d’enfer que tu as vécus. Faisant cela, je pense également à tous ces autres garçons dont on ne parlera jamais, qui, comme toi ont vécu d’autres enfers, perdus dans la recherche d’autres garçons, et qu’un père improbable n’a jamais été en mesure de serrer dans ses bras. Il reste pour tous ces garçons perdus ces mots d’un héros en qui la fraternité s’était exprimée, et l’appel à un père qui n’est jamais venu. Lamma sabacthani ? Que ton souvenir s’apaise aujourd’hui.

 Pour toi le Requiem de Gabriel Fauré.

9 commentaires:

estèf a dit…

Bel hommage pour l'un des premières victimes innocentes de la terrible machine médiatique contemporaine. J'ai vu l'année dernière les images du mariage de Sheila et Ringo à la mairie du XIIIe, la première folie de ce genre disait le reportage.
Paix à Ludo. Bang bang.

Celeos a dit…

Merci estèf. Comme ce bang-bang résonne durement !

Silvano a dit…

J'avais été très touché par cet homme lors d'une apparition à la télévision : je crois me souvenir que c'était une émission de Thierry Ardisson ; ce n'était pas racoleur, et l'animateur (lui ou un autre, je ne sais plus) manifestait de l'empathie et une réelle émotion. C'est en lisant ces lignes que j'apprends la nouvelle. J'en suis plus qu'attristé : ces lignes devraient être publiées à la face d'un showbiz que la crise du disque a heureusement laminé. Bien fait pour eux, dont j'ai connu quelques spécimens à l'époque où la soupe se vendait à gros bouillons grâce aux radios périphériques et de la télévision publique. Dans cet événement, davantage crime que suicide, on sait où sont les complices.

Celeos a dit…

Bon retour Silvano. Oui tout ça est bien regrettable...

Tambour Major a dit…

Comme Silvano, j'apprends la nouvelle en lisant ton billet, très intense. La question de la réification par le regard d'autrui - le poids du regard social ! - est très juste. Je crois que les générations suivantes ont compris certains dangers de la notoriété et, probablement sagement conseillés, protègent aujourd'hui davantage leur progéniture à cet égard.

joseph a dit…

J'ai appris ce décès par l'annonce faite par sa maman qui a veillé sur les derniers jours et j'ai été choqué, le mot est faible, horrifié par les propos qui lui ont été tenus par certains commentateurs ; sans doute ne suis je pas objectif puisque je fais partie de cette jeunesse abreuvée de reprises françaises de grands standards anglais et US - rassurez vous , grâce à une radio belge , j'ai depuis redécouvert toutes les ou quasi versions originales - et je ne suis pas pour autant d'accord avec toutes les opinions concernant ces reprises, car des Bob Dylan et autres songwriters auraient ils traversé l'océan sans Hugues Aufray , Richard Anthony et l'époque présoixante huitarde (mes vingt ans) de "Salut les Copains "émission culte d'Europe 1 ( pfff j'en oublie les radios pirates , minimum de blablas, maximum de music);et des grands d groupes anglais dont je suis toujours fan ont aussi été champions de reprises de standards US mais en anglais, alors on leur pardonne au nom de l'identité culturelle...Cela dit, j'ai connu les drames de parents perdant un enfant suite à des égarements sur des chemins de traverse et je pense que si il peut y avoir une responsabilité de leur part dans ce désarroi de leur progéniture, ils n'en sont pas pour autant indignes de compassion !

Celeos a dit…

Pour la compassion, les stocks semblent épuisés, hélas. Ludo n'a pas manqué de la réclamer de son vivant. Les vieux géniteurs sont devenus pitoyables. Laissons-les dans leur vieille médiocrité.

Anonyme a dit…

Les stocks de votre compassion, épuisés, Céléos, je n'y crois pas!
Tout votre blog dit le contraire.
De votre colère, non plus mais ça n'est pas incompatible.
Marie

Celeos a dit…

Ah, Marie ! La compassion est parfois bien encombrante. La colère aussi d'ailleurs !